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Comprendre la vie et Final Cut Pro X


par Vincent Coste, monteur et formateur certifié Final Cut Pro (7/X) 

Darwin, skeuomorphisme et équilibres ponctués : aujourd’hui, Video Design va vous parler de Final Cut Pro X. Plus précisément, nous allons vous expliquer pourquoi Final Cut Pro a tant changé depuis qu’Apple lui a collé un X dans le dos. Mais pour cela, il va falloir aussi vous donner quelques bases sur une des idées les plus brillantes de l’humanité :  la Théorie de l’Evolution.

N’étant pas un grand spécialiste, tout ceci ne sera qu’esquissé à grands traits, mais je ne saurais trop vous conseiller le livre de Darwin qui contient plus de vérités sur la vie que l’intégrale de Terence Malick.

Darwin is God

La Théorie de l’Evolution 

L’idée est simple et lumineuse et pourrait se résumer par : dans un contexte particulier, c’est ce qui marche le mieux qui marchera le mieux. Explications.

Les individus naissent tous légèrement différents les uns des autres, à commencer de leurs parents. Parmi ces individus, certains vont avoir des caractéristiques plus adaptées à leur environnement que d’autres. Du coup, ils auront un léger avantage qui leur permettra de se reproduire d’avantage que les autres et donc de transmettre cette caractéristique à leurs descendants.

Imaginons un exemple simple : l’espèce des Ronds. Il s’agit d’une espèce de cercles dociles et herbivores qui vivent principalement dans des prairies. Cependant, s’ils sont tous ronds, leur couleur varie comme le montre la figure ci-dessous.

L’espèce des Ronds est composée d’individus de couleurs différentes. Certains se voient donc bien plus que d’autres.

Ces Ronds ont un prédateur terrible : vous. Mais pour les attraper, encore faut-il les voir. Et parmi les Ronds ci-dessus, vous verrez plus facilement les cercles dont la couleur est différente de leur environnement de prairie. Ceux ayant une couleur très proche de l’herbe passeront plus facilement inaperçus.

Après votre repas, il ne reste plus que des Ronds ayant une teinte de vert proche de leur environnement.

Ainsi, par l’entremise de votre prédation, vous allez éliminer (naturellement si je puis dire) les Ronds les plus voyants et, par extension, sélectionner les moins visibles : les Ronds Verts.

Félicitations, vous venez d’incarner la sélection naturelle et ainsi de créer une nouvelle espèce.

En effet, les Ronds Verts vont avoir plus de chances de se reproduire entre eux et donc de transmettre leur caractéristique de furtivité à leurs descendants. Ces derniers seront des Ronds Verts plus ou moins furtifs (au gré des mutations génétiques apparaissant au hasard ou du fait de la reproduction).

Les Ronds survivants vont donc se reproduire entre eux et engendrer des individus dont la teinte de vert est plus ou moins proche de celle de leur environnement.

Et là encore, le prédateur que vous êtes aura plus de chances de manger les Ronds Verts les moins furtifs, laissant se reproduire majoritairement les Ronds Verts les plus furtifs. Etc, etc, etc…

La prédation continue et, là encore, il ne restera plus que les Ronds dont la teinte de vert est la plus proche de celle de leur environnement. La sélection naturelle, dont vous êtes un des acteurs fait son œuvre, et l’espèce des Ronds Verts apparait.

Marrant, non ? Hé bah, c’est un peu ainsi que cela se passe dans la Nature. Les individus qui sont le mieux adaptés à leur environnement s’en sortent un peu mieux que les autres.

Mais que se passe-t-il si l’environnement change du tout au tout ?

Disons par exemple qu’un changement de climat change la prairie en une toundra enneigée. Dans ce cas là, notre espèce de Ronds Verts ne serat plus forcément la plus favorisée.

Soudain, le climat change et la prairie se transforme en toundra enneigée. Du coup, les Ronds Verts font moins les fiers…

Au contraire, c’est par exemple, le Rond Vert Albinos (un Rond Blanc du coup) qui aura plus de chance de s’en sortir que ses camarades. Le Rond Blanc est apparu par hasard, à cause d’une malformation génétique dûe peut-être à une erreur de copie de l’ADN d’un des parents. A moins qu’il ne soit la conséquence d’un mariage consanguin.

Suite à une malformation génétique, un Rond albinos apparait. Alors qu’il aurait été vite mangé quand la prairie était verte, il possède maintenant un avantage certain sur ces congénères.

Ce qui est amusant à noter c’est que le Rond Blanc est passé de «inadapté» à «adapté» car l’environnement a changé. Ce qui semblait au départ une aberration était en fait en avance sur son temps.

Vous voyez le parallèle avec l’audiovisuel et Final Cut Pro X ?

Le parallèle avec l’audiovisuel

Le petit monde de l’audiovisuel a changé. Ou plutôt, il change tout le temps et c’est assez pénible comme ça.

Voici trois bouleversements environnementaux qui me semblent majeurs :

  • la Haute Définition. En deux saveurs en plus : la HD Ready (en 1280×720) et la Full HD (1920×1080),
  • l’importance de plus en plus grande de l’informatique dans les différentes étapes de la post-production,
  • l’apparition des différents sites de vidéo sur internet.
Les sites de video sur internet sont devenus des canaux de diffusions incontournables.

Mais ça ne s’arrête pas là, car de ces trois avènements, on peut déduire tout un tas d’autres changements :

  • l’utilisation des supports informatiques comme les cartes SD, SxS, P2 afin d’améliorer le transfert des images et du son entre la captation et la post-production,
  • l’apparition de codecs complexes et gourmands en temps de calcul pour mettre des images de grandes tailles sur les supports sus-mentionnés aux capacités limitées,
  • la possibilité de rentrer tout un tas de données supplémentaires sur les caméras (comme la date de tournage, le lieu, les numéros de scène, l’exposition…) qui feront gagner du temps lors de la post-production,
  • la disparition progressive des formats analogiques (cassettes, DVD,…) comme support de diffusion,
  • la manie qu’ont les gens de tourner tout et n’importe quoi en quantité astronomique, si possible dans des formats différents.

Il y en a d’autres, mais vous comprenez l’idée : l’environnement audiovisuel a changé et donc, si on en croit Darwin, les logiciels doivent s’adapter.

Le parallèle avec Final Cut Pro X

Déjà, le successeur de Final Cut Pro 7 doit être plus puissant pour pouvoir gérer tous ces nouveaux codecs et ces images plus grandes. Cela nécessite de réécrire entièrement le cœur du logiciel afin qu’il soit optimisé en 64 bits et qu’il utilise toute la mémoire possible ainsi que les processeurs des cartes graphiques.

Ensuite, il doit être capable de gérer, classer, ordonner, des grandes quantités de rushes en utilisant les métadonnées issues des caméras et magnétophones numériques. Il doit donc être une sorte de grande base de données.

Enfin, il doit pouvoir livrer des fichiers compatibles avec les nouveaux médias que sont Internet, les ordinateurs, les tablettes et les smartphones. Ne faites pas la tête, je suis sûr que beaucoup d’entre vous regardent des films sur leur ordinateur, ne serait-ce que pour montrer un montage au producteur pour le valider. Et quelque part, ça facilite un peu les choses. Souvenez-vous de l’époque où il fallait sortir une cassette, un DVD ou «un .mov en MPEG-4 à 2Mbit/s en 480×360 quart d’écran double passe avec un GOP de 150 sans mayonnaise»… C’était l’enfer. Et ça l’est toujours sauf si l’on vous dit : «mets-le moi sur YouTube». C’est plus simple.

Donc, comme on le voit, Final Cut Pro devait évoluer. Mais comment ? Fallait-il changer le moteur et garder la carrosserie ou proposer quelque chose de nouveau ?

Là encore, faisons nouveau un petit tour dans le monde de la biologie en nous intéressant aux deux voies que peut prendre la sélection naturelle pour faire évoluer les organismes : le gradualisme ou les équilibres ponctués.

Continuité ou Bond Quantique

La Théorie Darwinienne a cela de beau qu’elle explique aussi bien pourquoi on trouve telle espèce dans tel environnement, mais surtout comment les espèces se transforment pour donner naissance à d’autres espèces. Voici les deux façons dont cela peut se passer.

Le Gradualisme

Génération après génération, de petits changements dus, entre autre, à des mutations génétiques, apparaissent au hasard au sein des espèces. Comme nous l’avons vu, la sélection naturelle va agir comme un filtre qui ne laissera passer que les plus adaptées à leur environnement.

Reprenons notre exemple des Ronds Verts. Tout à l’heure, nous avons fait apparaître les changements de couleur d’un coup, mais cela n’était que dans un but purement pédagogique. Les changements d’environnement sont en général plus lents. Ce qui est une chance d’ailleurs, car la capacité des espèces à évoluer est assez aléatoire et rarement rapide. Regardons comment les Ronds Verts vont évoluer quand leur environnement passe progressivement de prairie à toundra en plusieurs milliers d’années. Pour accentuer les choses, on supposera aussi que la forme carrée représente un avantage majeur dans un environnement enneigé (par exemple, ça leur permet de ressembler en plus à une pierre recouverte de neige).

Les individus changent lentement de génération en génération.

Comme on peut le voir, les changements interviennent lentement et chaque individu d’une génération ne diffère que peu de ceux qui appartiennent aux générations autour de lui. Mais progressivement, le temps fait son œuvre et au final les Ronds Verts sont très différents des Carrés Blancs. A tel point qu’ils ne pourraient même plus avoir une descendance fertile s’ils s’accouplaient. Il s’agit donc de deux espèces différentes.

Un exemple étonnant de gradualisme est donné par Richard Dawkins dans son livre Il était une fois nos ancêtres (chez Robert Laffont). Exemple d’autant plus amusant qu’il se déroule sous nos yeux. Il s’agit de la spéciation circulaire des goélands argentés : ceux-ci ont des ailes de couleur gris-argenté et sont présents en Grande-Bretagne. Mais au fur et à mesure que vous rencontrez des populations de cette espèce au tour de la Terre en allant vers l’Ouest, vous remarquerez que leurs ailes deviennent de plus en plus foncées, jusqu’à devenir brunes quand vous reviendrez en Grande-Bretagne où, ces goélands «argentés» bruns cohabitent avec les vrais goélands argentés sans jamais s’accoupler. Il est donc possible de «voir» le processus d’évolution par gradualisme à l’œuvre.

Il est à noter que l’industrie informatique fonctionne souvent ainsi : chaque version du logiciel apporte progressivement un petit lot de nouveautés. C’est ainsi que Final Cut Pro est passé de la version 1.0 à la 1.2, puis à  la 2.0, la 3.0… jusqu’à devenir… Première Pro CS 6 (Mon Dieu, qu’ai-je écrit ??) 

Version après version, Final Cut Pro a progressivement évolué (j’ai chopé une partie de la photo sur yakyakyak.fr)

Cependant, contrairement à ce que l’on croit, la Nature ne fait pas bien les choses, elle fait seulement de son mieux avec ce qu’elle a et l’évolution par gradualisme apporte certains problèmes.

Prenons l’exemple de nos organes reproducteurs : pour les hommes, quand vous n’étiez qu’embryon, vos testicules sont placés au niveau de votre foie. Puis lors de votre développement, elles descendent gentiment entre vos jambes. Le problème c’est que cette descente crée une faiblesse dans la région de l’aine où des tas de cochonneries pourront se loger donnant lieu aux hernies inguinales (un truc qui fait mal). «Pourquoi une telle descente de couilles» me demanderez-vous ? Pourquoi ne pas les avoir mises directement dans le scrotum ? Tout simplement parce que les mammifères ont évolué à partir des poissons et que ceux-ci ont les gonades plus haut, près de leur foie (cet exemple est tiré du livre de Niel Shubin, Au commencement était le poisson).

L’évolution est un bricolage à partir de ce qui existe déjà. Et, de nouveau, c’est aussi vrai pour les logiciels informatiques : les différentes versions de Final Cut Pro ont bien sûr apporté des tas de nouvelles fonctionnalitées, mais elles héritaient aussi de choses qui ne servaient plus à rien, voire qui entraient en conflit avec les nouvelles. Pour ne citer que quelques hernies de Final Cut Pro 7, mentionnons : «le bug du clavier qui saute», la fenêtre de Trim qui ne montre pas les bonnes images en HD, le multicam qui ne marche pas avec les plans fusionnés, les images fixes qui empêchent les exports, etc…

Le gradualisme est donc une manière progressive et douce d’évoluer. Elle permet ainsi de s’adapter continuellement à un environnement changeant. Cependant, elle n’est pas sans entrainer divers dysfonctionnements.

Les équilibres ponctués

Les espèces peuvent donc évoluer graduellement, de légers changements apparaissant générations après générations. Mais, il existe un autre processus, un peu plus rapide, que le biologiste Stephen Jay Gould a appelé «équilibres ponctués».

Alors, autant vous le dire tout de suite, ce processus n’est nullement une alternative au darwinisme. En effet, tout comme le gradualisme, les équilibres ponctués expliquent comment la sélection naturelle se produit et agit sur les individus.

Voici, en résumé, de quoi il en retourne : une espèces se trouvant sans concurrence dans un environnement va pouvoir évoluer plus vite (surtout s’ils ne sont pas nombreux).

Prenons un exemple : L’espèce herbivore des Ronds Verts, bien que pacifique, a fini par coloniser les deux rives d’un fleuve. Elle vit toute seule au nord de ce fleuve mais elle partage son habitat au Sud avec les Triangles Rouges, espèces se nourrissant de fruits.

Les Ronds Verts herbivores ont colonisé tout le territoire mais ils partagent la partie Sud avec les Triangles Rouges, espèce frugivore.

Pour le moment, au Sud du fleuve, les deux espèces ne sont pas en concurrence car leurs niches écologiques sont différentes. Mais voilà que, par le truchement de mutations génétiques aléatoires, certains Ronds se mettent à manger des fruits, devenant ainsi des Ronds Jaunes (vert+rouge).

Au gré des mutations génétiques, quelques Ronds sont capables de manger des fruits. Ils apparaissent sur tout le territoire.

Les Ronds Jaunes apparaissant au Nord du fleuve n’ont pas de concurrents pour cette niche écologique. Ils vont ainsi pouvoir se reproduire. Alors que dans la partie Sud, les Ronds Jaunes vont être en concurrence directe avec les Triangles Rouges qui, eux, sont bien adaptés à leur niche. Ces Ronds Jaunes auront donc moins de chance de se reproduire et leur caractéristique culinaire finira par disparaitre au fur et à mesure de leur reproduction avec les Ronds Verts.

Si les Ronds Jaunes ont le champ libre au Nord, ils sont en concurrence avec les Triangles Rouges au Sud. Leur expansion dans cette région est donc limitée et ils finiront par disparaitre.

Alors qu’au Sud, l’espèce des Ronds Jaunes finira par disparaitre, au Nord, elle connaitra un essor plus grand. Et si le nombre de Ronds Verts n’est pas trop important, les Ronds Jaunes vont avoir plus de chance de s’accoupler entre eux. Et ainsi, au fil des générations, apparaitra une nouvelle espèce de Ronds Rouges entièrement frugivore.

Dingue, non ?

Au fur et à mesure du temps, dans la partie Nord, les Ronds Jaunes vont devenir plus nombreux et leur régime alimentaire deviendra exclusivement frugivore.

En fait, la grande différence avec le gradualisme est qu’ici, l’évolution peut se faire sur de courtes périodes. Enfin, en terme d’évolution cela peut signifier plusieurs milliers d’années. Mais il existe des exemple très rapides d’évolution comme ce petit lézard (le Podarcis siculus, de mémoire) introduit sur une île de la mer Adriatique et qui, en moins de 40 ans, est devenu plus grand que ses congénères continentaux et a changé son régime alimentaire passant d’insectivore à herbivore. Est-ce un exemple d’évolution par d’équilibres ponctués ? Il se peut.

Mais il existe un autre exemple que vous connaissez sûrement, car c’est le sujet de cet article : Final Cut Pro X.

En effet, Apple a choisi de faire évoluer son logiciel en empruntant une voie qui semble plus proche de l’équilibre ponctué que du gradualisme. Même si, à la différence de ce qui se passe dans la nature, Apple peut en plus repartir d’une feuille toute blanche.

Il existe déjà une grande offre de logiciels de montage : AVID, Première, Final Cut Pro 7, Sony Vegas, Edius, Lightworks,… Mais tous ont été créés il y a plus de 10 ou 15 ans, avec des bases remontant au support analogique et utilisant des concepts initiés au début de l’informatique.

Actuellement, deux écosystèmes co-éxistent : le Passé, peuplé de plusieurs logiciels de montage ; et le Futur, peuplé exclusivement par Final Cut Pro X qui se sent un peu seul.

Alors bien sûr, ces logiciels ont évolué et se sont améliorés au cours du temps mais tous ont plus au moins gardé la même philosophie de travail, elle-même issue du montage pellicule ou du montage sur bande. Du coup, si un éditeur crée un logiciel qui s’éloigne des concepts classiques, il se retrouve sans concurrence et, pour peu que ce logiciel réponde aux besoins des monteurs, il va pouvoir évoluer et grandir et grandir et grandir jusqu’à devenir le maitre du Monde.

Le Temps ne reculant jamais (sauf éventuellement aux dimensions subplanckiennes), l’écosystème du Passé ne peut que se réduire alors que celui du Futur augmente, permettant à Final Cut Pro X de se multiplier, et multiplier, et multiplier… Enfin, en théorie.

On le voit, l’évolution par équilibres ponctués n’interdit pas le lyrisme et va permettre de proposer un logiciel de montage différent de ce qui existe actuellement.

La question est maintenant : est-ce vraiment une bonne idée ? est-ce qu’il fallait vraiment bousculer les habitudes millénaires des monteurs ?

Nous allons voir comment et pourquoi la réponse est «oui».

AWAY FROM SKEUOMORPHISM

Voici donc posé le cadre théorique. Apple n’a pas lésiné sur les moyens et a fait appel à Darwin pour la nouvelle version de Final Cut Pro.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’évolution des espèces n’est pas une amélioration de l’existant, c’est une réponse à un changement d’environnement. Et parfois, elle se fait en perdant des caractères que les espèces possédaient. Par exemple, les autruches ont perdu leur aptitude à voler, et les cétacés ont perdu leur aptitude à marcher pour retourner dans l’eau.

Final Cut Pro X a lui aussi évolué, en perdant une caractéristique majeure de ses ancêtres : le skeuomorphisme.

Le skeuomorphisme, qu’est-ce que c’est ?

Laissons de côté la Biologie pour parler un peu de Design et tentons de cerner ce qu’est le skeuomorphisme.

C’est un mot compliqué et assez moche, mais que vous pouvez aussi replacer dans une conversation parisienne avec Ardisson. Il s’agit sinon d’un élément du Design d’un objet qui n’a pas d’utilité fonctionnelle, mais qui sert à imiter un autre objet du même type fabriqué avec d’autres techniques.

Par exemple, cette platine CD qui ressemble à un vieux tourne-disque.

Platine CD old school.

Il n’y a aucune raison particulière pour que cet objet ait cette forme. Certains éléments sont même complètement inutiles comme le bras et la tête de lecture. Mais, en rappelant une forme familière, il est possible de savoir à quoi sert cet appareil rapidement. C’est justement ça, le skeuomorphisme : un Design qui ne sert à qu’à expliquer l’utilité de l’objet en imitant un objet déjà connu.

Et en informatique, le skeuomorphisme est énormément utilisé, surtout par Apple. Voici quelques exemples :

  • Le bureau

 

 

  • Les dossiers
  • Le calepin

 

  • Le calendrier

 

Il y en a d’autres. Y compris au sein des logiciels de montages. Citons :

  • Les chutiers, apparus avec le montage sur pellicule et qui permettent de classer les rushes en les regroupant par séquence par exemple.
  • Les pistes, qui nous viennent de l’enregistrement audio sur bandes.
  • Et aussi bizarrement que cela puisse paraître, le «projet», qui est directement inspiré de la salle de montage où rushes et montage sont enfermés.

Mais est-ce indépassable ?

L’intérêt du skeuomorphisme est simple : faire comprendre aux utilisateurs la fonctionnalité des outils informatiques.

Quoi de plus évident qu’un dossier comme métaphore du classement ? Mais est-ce vraiment la plus pertinente ? Et surtout est-ce que sa trop grande ressemblance avec l’objet réel ne bride pas la puissance que permet l’informatique ?

Il faut comprendre que ces concepts d’interface ont été créés il y a plusieurs dizaines d’années dans le but de guider le grand public qui n’avait jamais utilisé d’ordinateur.

Mais aujourd’hui, l’informatique est partout, les interfaces ont fait d’énormes progrès sous l’impulsion des surfaces tactiles, et beaucoup de gens ont appris à se servir d’un ordinateur (enfin, ce dernier point reste très théorique). Les concepts autrefois abstraits comme synchroniser ses calendriers, surfer sur le web, enregistrer un document, sont devenus familiers (sauf pour ma mère bien sûr).

Dans ces conditions, il est tout à fait possible de se libérer du skeuomorphisme pour proposer des interfaces innovantes et plus puissantes. En effet, puisque nous savons déjà ce que permet un ordinateur, rien ne nous empêche de le faire différemment.

Avec ses systèmes d’exploitation iOS et Mac OS, Apple s’inspire de moins en moins des objets du monde de la vraie vie réelle. Et la nouvelle version de Windows s’en éloigne encore plus.

Un exemple simple est celui du dossier. Il est doucement remplacé par un système de rangement plus pratique : «les petits carrés où on glisse des trucs dedans». Non seulement ils sont plus cool, mais en plus, si on a de bons yeux, il est possible de voir directement ce qu’il y a à l’intérieur sans l’ouvrir.

La nouvelle façon de ranger permet de voir ce qu’il y a dedans alors qu’il n’est pas ouvert.

Il n’est pas dit que ce concept aurait pu voir le jour il y a 10 ans. Mais maintenant, après de longues années de pratique, le bond conceptuel n’est pas si énorme que cela.

The New Revolution Of The Paradigm

Apple a suivi le même chemin pour Final Cut Pro X. Les développeurs du logiciel ont supposé que les monteurs étaient assez habitués aux outils du montage virtuel pour leur en proposer de nouveaux plus puissants bien que s’éloignant de leur habitudes. Ces outils ne sont pas si révolutionnaires qu’Apple le prétend et avec un peu d’efforts, il devient assez facile de les appréhender.

Sans rentrer dans tous les détails de ce logiciel (si vous voulez en savoir plus, venez donc aux stages), voici trois des «évolutions par perte de caractères skeuomorphes apparus suivant les équilibres ponctués». Ceci est une des plus belle phrase que j’ai jamais écrite.

La dissociation Rushes/Montage

Dans les logiciels de montage les plus populaires, un projet est la traduction informatique de la salle de montage. D’ailleurs, sur les premières versions de Lightworks, le monteur créait non pas un projet mais une salle de montage, symbolisé à l’écran par une porte. C’était amusant, mais un peu vicieux.

Or, comme dit plus haut, dans une salle de montage, on retrouve aussi bien les rushes classés dans leur chutier que le film en train d’être monté. Et c’est précisément ce que fait le projet : il associe des rushes avec un montage.

Mais à vrai dire, pourquoi est-ce qu’il devrait en être ainsi ? Pourquoi est-ce qu’un montage ne pourrait pas utiliser des rushes déjà classés pour un autre montage ? A vrai dire, c’est souvent le cas en News où le monteur va piocher parmi un grand pool de medias, les images et les sons dont il a besoin pour illustrer (avec plus ou moins d’imagination) le reportage. Mais on peut retrouver cela en documentaire animalier par exemple où un film sur les gnous peut utiliser des plans d’un crocodile issus d’un autre tournage.

Dans ces cas-là, il serait plus simple d’avoir à disposition immédiate tous les rushes, bien classés et archivés dans un grand pool plutôt que d’aller les chercher en permanence dans la pièce à côté ou dans les tréfonds d’un disque dur.

C’est ce que propose justement Final Cut Pro X en scindant Rushes et Montages. D’un côté, il y a les Evénements (les rushes) et de l’autre les Projets (les montages). D’un côté, on classe les images et les sons, on les renomme, on les annote et de l’autre, on les utilise. Le travail de classement effectué dans un Evénement reste valable quel que soit votre montage.

Les événements sont autant de banques de rushes que vous pourrez utiliser dans n’importe quel montage.

Alors, c’est vrai que le mot Evénement fait instantanément penser à mariage, baptême, ou circoncision mais le concept n’en reste pas moins pertinent et devrait prendre encore plus de sens quand Final Cut Pro X gérera le travail en réseau.

Les chutiers

Depuis la version X, Final Cut Pro a troqué le bon vieux chutier par un nouveau concept : la collection de mots-clés. Il ne s’agit plus de seulement ranger les rushes dans des endroits bien spécifiques mais de les classer suivant plusieurs critères (les mots-clés).

L’intérêt est multiple. Premièrement, si on utilise les collections de mots-clés de façon basique, on retrouve peu ou prou le même comportement que les chutiers. C’est-à-dire qu’un rushe sera rangé dans un endroit précis et un seul.

Mais, si on pousse un peu, les mots-clés se révèlent être un outil très puissant. Entre autre, il est  possible d’attribuer plusieurs mots-clés à un même rushe qui viendra alors directement se ranger dans ses différentes collections.

Supposons que vous montiez un documentaire sur un petit groupe de pop inoffensive, avec des interviews des différents membres (John, Paul, Georges et Ringo) qui abordent différents moments de leur carrière (la création, un concert dans une caverne, le premier million d’albums vendus, un sergent en poivre et la dissolution du groupe). Avec Final Cut Pro 7, chacune des ces interviews devait se trouver dans un seul chutier : le chutier portant le nom du membre, OU le chutier regroupant un moment de leur carrière. Avec Final Cut Pro X, ce même rush va pouvoir se retrouver dans la collection de mots-clés portant le nom du membre ET dans celle regroupant le moment. Il suffira ensuite de le chercher dans l’un ou l’autre suivant ce dont vous avez besoin pour le montage. Il sera même possible de faire des recherches croisées (par exemple si vous cherchez le moment où Paul parle de la création du groupe).

En fait, les collections de mots-clés fonctionnent un peu comme les listes de lecture d’iTunes ou les groupes de vos contacts dans le Carnet d’adresses : ce sont des filtres qui font apparaitre les rushes suivant les critères que vous définissez.

Mais ça n’est pas tout et, en résumé, les collections de mots-clés peuvent remplacer les marqueurs et les sous-plans car il est possible de les appliquer seulement sur une partie d’un plan. Les collections de mots-clés sont des outils purement informatiques qui utilisent pleinement la base de données qu’est Final Cut Pro X. Ils offrent bien plus de possibilités que les chutiers traditionnels : ils rangent, classent, cherchent, trouvent et découpent les rushes.

Les pistes

Pour finir, attardons-nous sur un des plus gros griefs qui est fait à Final Cut Pro X et qui ne lasse pas de laisser la plupart des monteurs dubitatifs : l’absence de pistes sons. Sur la nouvelle version du logiciel, celles-ci ont été purement et simplement remplacées par une espèce de bulle verte connectée à la vidéo.

Sur Final Cut Pro X, les sons sont connectés à l’image. C’est-à-dire que le son restera toujours synchronisé à cette image.

S’il est vrai que l’approche choisie par Apple peut ne pas paraître sérieuse au premier abord, cette idée de sons connectés se révèle une idée, elle aussi, très puissante. En effet, ce qui compte souvent lors du montage d’un son (dialogue, ambiance, bruitage, musique), c’est que celui-ci soit synchro avec l’image. Il faut que la musique démarre à tel moment, que l’ambiance de forêt coule sur tout le long de la séquence ou que le bruit du verre arrive exactement au moment où celui-ci se pose. Et c’est justement ce que permet la connexion des sons.

Au lieu de poser le son à un timecode dans le montage (ce que font, en fait, les logiciels de montage), Final Cut Pro X va lier un moment du son avec une image précise. Si cette image change de position dans le montage, le son la suivra automatiquement sans qu’il y ait besoin de le sélectionner, voire de s’en soucier.

Le son du « Brame du cerf » est connecté à une image du montage. Il survient donc à un moment précis, synchronisé avec la vidéo. Pour rallonger par la fin le plan d’avant, il suffit de sélectionner son bord droit et de le glisser vers la droite. Le plan est donc plus long mais grâce à la connexion du son, le « Brame du cerf » reste toujours synchronisé avec notre image. Cette fonctionnalité existe déjà dans les autres logiciels de montage, mais au prix de plusieurs manipulations (sélection de pistes, déplacements…). Avec les connexions, il n’y a plus besoin que d’une seule manipulation.

L’autre avantage de ne pas avoir de pistes est que l’on peut enfin utiliser la meilleure méthode de montage, à savoir le Trim. En effet, il n’y a plus à se soucier d’un éventuel écrasement d’un son par un autre lors du raccourcissement d’un plan par exemple : les sons vont se réorganiser automatiquement. Fini les «collisions de plans sur A…» pour ceux qui connaissent : il n’y a plus qu’à raccourcir ou rallonger l’image du plan qui nous intéresse, et tout le reste suit et se décale.

Bien entendu, l’intérêt de l’abandon des pistes ne se limite pas à cela mais certaines subtilités n’apparaissent qu’avec de la pratique et les expliquer ici deviendrait vite laborieux. Mais si vous passez à Video Design, je me ferai un plaisir de vous les montrer.

CONCLUSION

Nous voici arrivés à la fin de ce fabuleux voyage qui nous a amenés des bases de la biologie évolutive à l’absence de pistes son, en passant par les méandres du Design. Vous n’avez pas perdu votre journée.

On peut se demander si Apple n’est pas allé un peu vite et n’a pas fait preuve d’optimisme en supposant que les monteurs étaient prêts à suivre ces changements sans sourciller. Il est vrai que c’est un milieu aussi conservateur que fragile où la peur de se retrouver dépassé par les technologies se mélange avec un certain amour du travail bien fait. Mais «bien fait» ne veut pas dire «fait dans la souffrance» et Final Cut Pro X ne vise qu’à faciliter le travail du monteur, pas à le remplacer par des fonctions automatiques. Ce logiciel ne montera pas à votre place, pas plus qu’il fera de vous un génie si vous êtes une tanche. En revanche, si vous êtes un bon monteur mais que vous en avez assez de perdre du temps à chercher des plans ou à re-synchroniser vos sons quand vous changez un point de montage, vous devriez jeter un œil à Final Cut Pro X.

par Vincent Coste, monteur et formateur certifié Final Cut Pro (7/X) – © Video Design Formation 2013 – tous droits de reproduction strictement interdits.

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